Mathieu Riboulet
« Les âmes inachevées » « Deux larmes dans un peu d’eau » « Le corps des anges »
Les âmes inachevées (extrait)
« Quand nous marchons ensemble, vous êtes à ma droite, toi d'abord, puis Luc; à ma gauche, le vide. C'est une habitude que nous avons prise très tôt, à laquelle nous n'avons jamais dérogé, un rituel assez inoffensif, né, je crois, de la répugnance mystérieuse de Luc, même tout petit, à supporter qui que ce soit sur sa droite. Mais, chronologiquement, je suis au milieu. Bien que nous nous suivions tous trois de près, nous avons eu chacun des enfances très différentes, et bien que nous ayons toujours entretenu un contact des plus étroit, à l'occasion même fusionnel, chacun déploya sa tactique propre pour contrer les menées, que d'instinct nous savions destructrices, de notre mère, et celles, plus douces mais pas moins délétères, de notre père, dont j'étais, de surcroît, le fils préféré. »
Deux larmes dans un peu d’eau (présentation de l'éditeur)
« A relire ainsi Anna Maria Ortese en cette période troublée, j'ai mesuré, davantage encore que la première fois, le risque auquel on s'expose à fréquenter ce genre d'écrivains, celui de voir écrit noir sur blanc ce qu'on pressentait pour l'avoir fugitivement aperçu sans bien l'identifier, retenu par quelques scories de timidité que l'avancée en âge se charge de dissoudre : pas de doute, la tâche consiste bien à se maintenir dans cette " étroitesse du rien " le temps qu'advienne un peu d'ordre, que le calme se fasse qui nous permettra d'entendre le chant des oiseaux et la plainte des enfants qui ne vivront pas, le temps de se saisir d'un filet de lumière, parfois, avant de lâcher prise. »
Le corps des anges (présentation de l'éditeur)
« Rémi vit une lumière, mais elle ne venait pas jusqu'à lui. Nulle blancheur, mais une allure souple, un corps délié, une source de silence gravée au creux du ventre, un gouffre où engloutir et son corps et ses biens. Ce n'était pas un ange, c'était un homme. L'orage s'étant tout à fait déclaré, Rémi avait laissé son tracteur en plein champ pour s'abriter en lisière d'un bois de hêtres. Il était là, stupide et désœuvré, sans un oiseau à contempler, sourdement irrité d'avoir été contraint à l'inactivité. C'est alors qu'il le vit, se riant des sillons, un ange permanent sur l'herbe à travailler, en mouvement éternel, toujours déjà là. Enchanté par l'orage, torse nu, souriant, il offrait au regard de Rémi un fin dessin fragile, une ombre serpentine incrustée sur son dos, le lézardant du cou à la naissance des reins. »
Mathieu Riboulet est écrivain.

