Le 3 mars 2011, Jean-Claude Ameisen*, médecin et chercheur, professeur d’immunologie à l’université Paris-Diderot/Faculté de médecine Xavier Bichat et François Arnold, artiste plasticien qui a créé et anime depuis 1993 l’atelier de peinture L’Arbre à mains à l’hôpital Georges-Clémenceau de Champcueil dans l’Essonne sont venus présenter Les couleurs de l’oubli, paru aux Éditions de l’Atelier, en 2008.
Les couleurs de l’oubli
Extraits de la conférence
Jean Claude Ameisen
« François Arnold faisait peindre des personnes âgées depuis une quinzaine d’années dans un atelier de peinture qu’il a ouvert dans un hôpital. Une très grande proportion des personnes qui étaient dans cet hôpital gériatrique étaient atteintes de la maladie d’Alzheimer. Il a donc essayé de voir si un atelier de peinture permettrait d’animer leur vie. C’est un homme extraordinaire, il se comporte avec ces personnes exactement comme il se comporterait avec vous et moi ; il leur parle, et si ce qu’elles disent est bizarre, il répond de la même façon. Ses ateliers sont extrêmement joyeux. Ces personnes qui semblent complètement refermées sur elles-mêmes, absentes, qui paraissent ne plus avoir de mémoire, qui ont des difficultés à parler, viennent à l’atelier. Si elles veulent peindre, elles peignent ; si elles ne veulent pas peindre, elles ne peignent pas. Il les accompagne : il leur fait un petit dessin au crayon pour avoir une forme de départ. Les tableaux sont très beaux, pourtant ces personnes n’ont jamais peint durant leur vie.
Les ateliers sont donc très joyeux, oui. Les personnes rient, parlent, et ce qui est très intéressant : elles se souviennent. Quand on dit que l’on perd la mémoire c’est en réalité que l’expression de cette mémoire est devenue difficile. Cela ne signifie pas qu’elle est absente.
En peignant, en parlant, les personnes se souviennent de leur mari, de leur femme, de leur village et cette mémoire qui semblait avoir disparu ressurgit. Lorsque les tableaux sont exposés à l’intérieur de l’hôpital, il arrive que l’une des personnes qui participent à l’atelier dise : « Ce tableau est extrêmement beau, qui l’a fait ? ». Elle a oublié qu’elle en était l’auteur. Ce sont donc des surgissements surprenants et parfois ils sont douloureusement vécus par les membres de la famille. Il est très difficile en effet d’avoir l’impression d’être oublié par un proche.
Cette douleur que nous ressentons nous la projetons sur l’autre. Nous imaginons que celui ou celle qui nous plonge dans le désarroi en est lui-même victime. Découvrir alors qu’il puisse être heureux, qu’il puisse rire, est parfois vécu comme quelque chose de violent. Or, la peinture, et d’une certaine façon la création d’une œuvre d’art, permet
de libérer des émotions, de libérer la mémoire.
Nous pensons communément que ce qui ne s’exprime pas est absent. Si la mémoire n’est pas consciente, ce serait donc qu’il n’y aurait plus de mémoire. Or, toute une série de travaux ont montré que l’essentiel de notre mémoire n'est pas cette mémoire consciente que l’on appelle mémoire déclarative. C’est une mémoire inconsciente. Ce dont nous nous souvenons, ce que nous utilisons dans notre vie n’est pas consciemment rappelé et ne peut pas être décrit de manière consciente. Dans la maladie d’Alzheimer, toute la mémoire non déclarative persiste ;
la mémoire déclarative, elle, peut ressurgir à certains moments, quand des changements émotionnels font qu’elle peut à nouveau s’exprimer. Il est par conséquent possible de reconnaître le visage de quelqu’un sans savoir ou sans pouvoir dire qu’on le reconnaît, sans être capable non plus de dire de qui il s’agit.
Il y a une très grande confusion entre ce qu’une personne ressent, ce qu’elle est en mesure de communiquer et ce que d’autres peuvent comprendre ou imaginer qu’elle ressent. Nous avons voulu montrer avec ce livre la richesse du monde intérieur qui persiste chez ces personnes. Certaines approches – et notamment les approches artistiques – font énormément appel à l’émotion et permettent de faire émerger à nouveau un certain nombre de capacités d’expression. Non seulement la personne elle-même réalise qu’elle est capable de dire des choses qu’elle ne peut pas dire d’habitude, de faire des choses qu’elle pense ne plus être capable de réaliser, mais l’entourage réalise également que ce que l'on croyait perdu persiste et peut ressurgir (…). »
François Arnold
« Je me rappelle que j’étais un peu étonné lorsque l’on m’a proposé le projet. J’avais fait des ateliers de peinture dans différents domaines, mais jamais dans un but de « communication ». Je me suis documenté et je me suis dit : avant de faire soi-même des peintures, pourquoi ne pas faire avec ce qui existe déjà ? J’ai donc pioché dans la technique du bouquet. Comment faisait-on un bouquet ? On commençait d’abord par faire une promenade dans la nature, et puis on cueillait de quoi faire un bouquet. Cela pouvait être bien sûr des fleurs, des herbes, mais aussi des petites branches, des petits bouts de bois, toute chose qui permettrait une composition. Ensuite, le soir, on montrait le bouquet aux uns et aux autres : « Voilà le bouquet de Juliette ». Je demandais : « Qu’est-ce vous voyez de Juliette là ? » À travers la parole des autres, on découvrait de Juliette qu’elle se découvrait d’abord elle-même. Elle ne savait pas qu’elle se racontait à travers ces objets, mais pourtant les autres la découvraient et un dialogue naissait de cette première œuvre d’art.
L’étape suivante c’était la peinture. Et la peinture c’est déjà une technique qu’il faut apprivoiser. C’est en effet beaucoup plus simple de cueillir une fleur que de la dessiner sur du papier. J’avais déjà fait pas mal d’ateliers de peinture et j’avais découvert une première chose : il ne faut jamais commencer un dessin avec un crayon en dessinant quelque chose qu’on colorie.
Ce n’est pas de la création ; ce sont des coloriages et j’ai en horreur les coloriages. Pas de crayons ! Des pinceaux, immédiatement des pinceaux, et des pinceaux de qualité, avec du petit gris ! Mais il faut apprivoiser le pinceau. Et une fois que vous l’avez apprivoisé, c’est extraordinaire.
Troisième étape, on exposait toujours les toiles car l’exposition est une autre partie de communication. Comme pour les bouquets, on regarde, on se montre, on se parle, et puis on reçoit aussi. L’exposition était donc toujours un moment très important : c’est la partie peut-être la plus communicative. Il y avait des échanges et il y a eu des mariages.
J’en arrive maintenant à la partie que je ne connaissais absolument pas : jusqu’ici mes ateliers avaient lieu avec des gens comme vous et moi, de nos âges. Mais là, j’ai rencontré pour la première fois des personnes âgées (…). »
* Ses recherches sur la mort cellulaire programmée sont reconnues au niveau international et ont été distinguées par le prix Inserm-Académie des sciences. Il est l’auteur notamment de La Sculpture du vivant (Le Seuil) et de Dans la lumière et les ombres (Fayard/Le Seuil). Il a également initié et présenté sur France Inter la chronique scientifique Sur les épaules de Darwin tous les samedis de 11h à 12h depuis septembre 2010.

